Une Prière Pour Charlie Hebdo
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Rien ne presse … On ne meurt que demain.

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Rien ne presse … On ne meurt que demain.

Message par Janus le Mar 15 Mar 2016 - 17:37

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Chapitre 1 : Rivka de Gouges.

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Luc s’empresse de doucement refermer la porte du réfrigérateur et reste un instant à l’écoute, immobile dans le noir, sa bouteille de Perrier à la main.
Deux portes même béantes à chaque extrémité du long couloir ; il est peu probable que le rai de lumière ait atteint Esther dans son sommeil, mais sait-on jamais.

D’habitude, la résistance de la petite une fois vaincue, son sommeil s’accommode des bruits et même de la lumière du jour lors des siestes, hélas depuis fin juillet la canicule pèse trop.
Dès la tombée de la nuit, malgré portes et fenêtres grandes ouvertes, cette chaleur d’août qui habite l’épaisseur des murs de la vieille bergerie contrarie ses nuits : même uniquement vêtue de sa couche, elle ne cesse de se retourner en soupirant.

Prudemment, en louvoyant entre le mobilier qu’il situe du bout des orteils, Luc rejoint son observatoire préféré ; la porte-fenêtre grande ouverte qui ouvre sur le jardin.
Pas de Lune, mais mille millions d’étoiles d’une magnifique voie lactée que les lointains éclairages de la plaine, à peine suffisants pour découper la silhouette des sapins, ne peuvent étouffer.

Il est un peu plus de deux heures du matin.
L’air se rafraîchit agréablement, mais hélas sans le moindre souffle de vent pour créer un courant d’air ; or comme Rivka ne tolère pas les ventilateurs …
Cette perspective le déchire, mais c’est décidé : tant pis pour la « phobie-des-petites-bêtes » de Rivka qui s’y oppose ; demain soir il sortira le lit d’Esther et s’allongera à son côté sur le banc … seul s’il le faut.

Quelques minutes auparavant, Luc s’était réveillé en sursaut, les sens aux aguets.
Il avait soif, certes, mais ce n’était pas ce qui l’avait tiré du sommeil.
Il avait entendu quelque chose que sa mémoire s’obstine à ne pas vouloir identifier, mais qu’il reste pourtant certain de ne pas avoir rêvé.

Son sursaut l’avait dressé sur le coude, les yeux écarquillés vers le rectangle étoilé de la fenêtre, son torse surplombant ainsi le corps abandonné de Rivka.
L’adrénaline se dissipant, son cœur à nouveau calme offrit à sa conscience une quiétude qui s’inclina vers sa compagne.

Il était resté un long moment ainsi, dans la pénombre, à reconstituer les volumes de son corps esquissé, hésitant à caresser d’un souffle léger ce qu’il devinait de ses seins – elle aimait tant qu’il la réveille ainsi, avant – mais ce qu’il entrevit alors de ses yeux grands ouverts l’en dissuada.

Rivka …
Il débordait de désir, mais à quoi bon l’approcher ?
Elle ne se refuserait pas, mais ses mains, ses lèvres, resteraient muettes d’attentes, de demandes …
Il avait souvent tenté de les éveiller par les tendres et secrètes douceurs qu’elle affectionnait tant, jadis …
… mais comment emporter l’aimée aux lèvres sèches, dont on ne peut embrasser que les larmes et qui s’offre comme une morte ?

Rivka la libre, « Rivka de Gouges » comme il la taquinait jadis, la souveraine maîtresse de leurs amours d’« avant » ; il aurait le sentiment d’abuser d’elle … et c’est ce qui serait :
« Je te demande pardon, mon amour. Mon âme et mon cœur disent ‘oui’, c’est mon corps seul qui dit ‘non’. Je te demande pardon. Pardon. Pardon. Pardon », avait-elle un jour sangloté à son oreille, provoquant sa fuite avant même qu’il la pénètre.

Nul doute que c’est à cela qu’elle pense en ce moment, ineffablement malheureuse, les yeux veillant la nuit de leur « notredeuzoût ».

Luc s’était finalement penché vers son oreille, effleurant sa tempe au passage :
« Tu n’as rien entendu ? »
Elle avait semblé hésiter en fermant les yeux, puis fit « non » de la tête.
« Je te ramène un verre d’eau ? »
Encore un hochement négatif.

Il s’était levé lentement, soucieux de discrétion bien sûr, mais surtout pour faire durer l’espoir qu’une main le retienne … Non pour l’amour, car préférant par respect d’elle brûler en solitaire, il avait toujours refusé ses charitables caresses d’aimante sans appétit ; mais pour le bonheur de lui retrouver un geste de cette appropriation conjugale qui depuis le premier jour l’avait amoureusement inféodé.

Un rapide détour par la chambre d’Esther endormie, le frigo, la bouteille, la porte-fenêtre …
… et cette terrible nostalgie qui monte … qui monte …

… … … …

« Pour ta mère, je serai toujours le goy qui a séduit sa fille unique ! »

Et la Rivka des temps heureux d’éclater de ce rire si chaud, si personnel ; rire d’une tendresse ayant à jamais banni la moquerie — rire d’absolution pour l’amant évanescent de ses quinze ans — rire d’adoption pour son porteur d’enclume.

Deux ans ; dans vingt heures …  

… … … …

La nuit n’était pas encore totalement tombée sur la gare de Molsheim.

Debout devant l’intercirculation, Luc, qui déteste la cohue, avait rapatrié ses orteils à l’extrémité d’une valise abandonnée pour mieux laisser descendre la meute qui le frôlait, la regardant fendre sur le quai la masse des pressés au départ de ce dernier train.
À quoi bon se malmener, celui-ci ne repartirait pas sans un calme rétabli. La priorité étant de ne pas rater la fin du peloton des « descendants », sous peine d’être piétiné par les « montants » en mal de places assises.

Distraitement, il avait discerné une manœuvre singulière sur le quai, entre ce flot qui descendait et les passagers en attente : une grande et frêle rouquine d’une vingtaine d’années en longue robe gris clair qui tentait de remonter le courant qu’elle avait pourtant exploité pour descendre, l’instant auparavant.

C’est le contact de sa semelle contre le bagage au sol qui l’informa de l’enjeu de la manœuvre.
Alors, main droite à hauteur des yeux, bien en vue, poignet à angle droit vers la valise, appuyé d’un mouvement interrogateur du menton vers la jeune fille ; Luc désigna la valise en la pointant de l’index.
Elle lui rendit un « oui » frénétique de la tête, auquel il réagit par un clignement entendu des paupières.

Les derniers passagers descendaient …
Ne pas rater le coche, car ceux qui voulaient monter se bousculaient déjà.
Luc empoigna la valise et … et bascula vite son petit sac marin à l’épaule pour pouvoir l’attraper des deux mains, car elle semblait collée au plancher.

Un pas chassé, un autre pas chassé, une marche, une deuxième marche, le rebord du quai et … et patatras au pieds de la demoiselle.
Sa chute n’avait qu’à peine perturbé le flot qui passait maintenant dans son dos ; mais qu’importent ces gens ? Luc s’était déjà oublié dans le vert des pétales qu’il fixait.

Un regard immobile haut perché entre un front interrogateur et une bouche bée, tombant vers lui maintenant à genoux, les bras sur la valise qu’il venait de redresser, s’y appuyant comme un dévot à un prie-dieu.

Un fourmillement le gagnait du fond de son estomac et emballa son cœur qu’il sentit battre dans ses jugulaires … souffle court et doux vertige … sa conscience se fondit dans l’intemporalité des sublimes émeraudes qui le pétrifiaient :
C’est comme s’il retrouvait une part égarée de lui-même, depuis toujours connue.

Les feux rouges de la dernière voiture s’estompaient qu’ils étaient encore là, mutuellement envoûtés, statufiés sur le quai en abandon.
C’est Luc qui émergea le premier de la prostration, bousculé non par la crainte du ridicule de sa posture d’adoration,  mais paniqué de voir s’envoler bientôt l’ange qui en était l’objet.

Son instinct lui commanda de parler … Vite … N’importe quoi … Vite … Vite … Vite …
« L’enclume de Madame est avancée. »

Ce fut le déclic qui libéra le hoquet d’un rire débridé, une explosion frénétique et suraiguë qu’illuminaient des yeux verts humides de bonheur.
Tout en riant, elle recula de trois ou quatre pas de ballerine, comme pour mieux le contempler, et lui, souriant à ce public qu’il aimait déjà, s’offrit au jeu, à genoux et doigts croisés sur la valise.

Un moment encore puis, mains jointes sur sa bouche, elle fit taire cet éclat qui contredisait l’immense tendresse que chantaient maintenant ses prunelles.
Plus tard, elle lui confiera :
« Dès cet instant, j’ai su que tu étais mon prince de toujours. »

… … … …

Luc s’approche avec prudente du banc perdu dans la nuit, et savoure la tiédeur du sol à chacun de ses petits pas.

Quatre traverses de chemin de fer, goujonnées aux extrémités sur deux lourdes pièces métalliques qu’il avait cintrées à chaud, traverses soigneusement taillées, rabotées, poncées et ajustées en section de demi-lune inclinée, accueillante et plutôt confortable.

Ce travail pénible, achevé la semaine précédente par la mise en peinture gris clair qu’elle aimait tant, l’avait occupé trois semaines devant une Rivka d’abord dubitative, puis admirative :
« Tu peux te recycler dans l’ameublement de jardin » avait-elle finalement commenté.
« Bof … À quoi bon m’user pour des bourges, lorsque la plus chouette rentière d’Alsace me nourrit ! »

C’est d’une moue muette et réprobatrice qu’elle lui avait répondu.

En effet, depuis que Rivka s’était un jour fâchée devant ses atermoiements, lorsqu’il s’était indigné qu’elle payât la note du restaurant où il l’avait invitée, c’était sa façon à elle de lui répéter le thème de leur dispute d’alors :
«  Tu dis m’aimer sans réserve, mais refuse mon partage ! »
«  ORGUEIL DE MÂLE ! », avait-elle coupé son objection, si fort que les visages s’en étaient alors tournés vers eux.
Seul dans sa nuit d’août, Luc se remémore le sourire de triomphe de son aimée quittant la salle à son bras.

Après sa tirade sur la ‘rentière d’Alsace’, c’est avec mélancolie qu’il regrette de ne pas l’avoir retrouvée semblable à cette soirée :
«  Maîtresse — pas rentière — maîtresse !! »

… … … …

Malgré sa peine à porter cette satanée valise, marchant presque en crabe pour ne rien perdre d’elle sur sa gauche, les deux mains crispées sur la poignée, la jambe droite faisant butée à chaque pas, il aurait souhaité un quai infini.

Elle était gracieuse jusque dans son rire digne d’une église par Grand Messe ; sorte de gloussement étouffé par les lèvres pincées d’un discret sourire.
Luc aura encore l’occasion de l’entendre, ce gloussement si personnel qui lui était incontrôlable lorsqu’elle brûlait d’un désir en souffrance.

… … … …

« Ahhhhh comme j’aurais aimé être sa petite culotte » confie-t-il à la nuit complice de ce souvenir.
Le banc exceptionnellement massif est idéalement tiède sur sa peau … et c’est là, pilastre nu face aux étoiles qu’il boit sa première gorgée, glacée jusqu’à ses larmes.

… … … …

« Il – y – a – des – rou – lett – ttes »
Il fallu un instant à Luc pour réaliser qu’il avait béatement bu ses paroles sans même les interpréter, aussi avait-elle répété en détachant les syllabes, progressant le torse un peu arqué, comme lui faisant face.

« Les roulettes bien sûr », répéta-t-il en posant sa charge sur cet appui maintenant évident, reprenant sa progression en la traînant par la poignée, plié en deux et jambes arquées, nuque cintrée et tête souriante tournée vers sa belle …
… qui alors pouffa de cette posture simiesque en se penchant pour l’arrêter, main sur la valise : Un ‘clic’ et la voilà prolongée d’un manche télescopique avec lequel elle la redressa sans effort.

« C’est beau le progrès » commenta-t-il confus, mais surtout triste que ce timon allait affranchir sa belle de tout besoin d’aide, et de fait le priver, lui, du seul alibi de sa compagnie.
Or pas du tout : elle le tint entre pouce et index, immobile et silencieuse, attendant qu’il l’empoignât.

Pas même le temps de s’interroger sur la servilité de sa nouvelle condition, qu’à peine ce manche en main, Luc sentit des doigts fins se faufiler sous la sangle de son sac marin qui en un clin d’œil changea de porteur.
« Je vous laisse mes bouquins, puisque j’ai maintenant un otage ! »
Et de repartir sur-le-champ d’une rapide démarche aérienne, sans même cette fois sembler se préoccuper de savoir si son nouveau caddy la suivait.

Interdit, Luc la regarda survoler l’asphalte du quai, la tête stable comme une porteuse d’eau kabyle, et comprit alors la magie de son allure : elle n’abordait pas le sol du talon, mais de la pointe de ses mocassins.
Elle s’éloignait.
Se doutait-il alors à quel point la maîtrise de cette démarche illustrait celle d’une personnalité décideuse de ses choix, souverainement libre ?
Imaginait-il que sa jeune aimée, depuis ses quinze ans, l’avait intégré, lui, dans la ligne de vie de ses projets, de ses amours … jusqu’au prénom de sa fille qu’il n’aurait qu’à agréer ?
Intuitivement oui ; puisqu’il se savait irrémédiablement conquis, pour tout dire vaincu.
Elle s’éloignait encore.

Seul ce qui lui restait d’amour propre lui interdit le trot, et c’est d’un pas rapide et allongé qu’il ramena son sulky à son niveau, juste avant la sortie.

Comme pour l’en remercier, tête droite vers le futur qu’elle s’était depuis des années décidée, mais sans un regard pour celui qui en serait l’instrument, il l’entendit à mi-voix :
« Je suis heureuse. »

… … … …

Étrange comme la nuit est maintenant devenue impénétrable …
… les larmes qui l’embrument, probablement.
Luc sait qu’elle ne le rejoindra pas sur le banc.

La Rivka d’antan l’aurait déjà chevauché, et maintenant rassasiée se reposerait à califourchon sur le matelas de son corps, enserrant sa virilité épuisée, les coudes sur ses épaules, mains croisées sous son menton, lèvres effleurant les siennes dans sa pause préférée de féline pacifiée par sa victoire.
Luttant pour se maintenir en éveil, se serait-il finalement plaint de sa douce charge, qu’avec la plus parfaite mauvaise foi elle l’aurait contredit d’un « Mais on est si bien » provocateur.

« L’amour ça m’éveille … surtout si c’était bien » avait elle un jour argumenté.
Effectivement, elle semblait pouvoir alors rester la nuit à converser ainsi, murmurant d’une façon parfaitement intelligible et à l’intonation nuancée, mais indiscernable à plus de cinquante centimètres ; lui livrant du bout des lèvres les arcanes de sa pensée.

Bachelière à quinze ans, diplômée d’histoire géographie à vingt, incomparablement plus intelligente et cultivée que lui ; elle l’ouvrait alors aux lois d’un monde qu’il croyait jusqu’alors connaître, appuyant ses thèses par des arguments aussi tranchants que le couperet d’Olympe de Gouges — son héroïne.

« Sans ma panne de voiture et si tu n’avais pas oublié ta valise, on se chercherait encore », avait-il un jour objecté, après qu’elle eût évoqué l’« ordre des choses » comme antithèse à la notion de « hasard ».
   —  Tu dis ça car tu ne peux admettre la puissance de l’Esprit, mécréant ! Avait elle murmuré en réponse d’un ton sibyllin.

Certainement avait-il négligé la place que cet « ordre des choses » tenait dans la solidité psychologique de sa compagne ; un « ordre » qui depuis la naissance d’Esther semblait avoir coulé entre les doigts de son aimée, comme du sable, au point qu’elle craigne aujourd’hui regarder ses propres mains, tourmentée de les trouver vides.

… … … …

Dire qu’ils ne s’étaient jamais disputés serait faux.
Il y avait les chamailleries quotidiennes, que les trente et un ans de Luc mettaient sur le compte de ses vingt deux — elle aimait tant se réconcilier !
Ces brouilles de théâtre ne comptaient pas, face aux quatre ou cinq « vraies » … toujours en rapport avec ce que « elle » avait décidé de l’ordre de « ses » fameuses « choses ».

En fait, la seule à véritablement compter avait éclaté trois mois à peine après leur rencontre, lors d’une magnifique promenade à la cascade de La Serva, au milieu d’une forêt de sapins parsemée du jaune des feuillus qui sous ce soleil d’octobre viraient au rouge.

En réalité, « Promenade » est un mot impropre pour désigner ce qui pour lui tenait plutôt d’une cavalcade, le flanc battu par un gigantesque panier d’osier, vide des champignons qu’il espérait trouver.
Bon sang quelle marcheuse …
Incroyable qu’aussi peu de viande puisse produire tant d’énergie !

Avec ses gros brodequins de para, elle avait ouvert une marche qui au fil des kilomètres lui était devenue de plus en plus pénible dans ses baskets.
Plus du tout envie de se moquer de sa tenue, avec ses chaussettes qui remontaient jusque sous les gros genoux de ses cuisses filiformes, à les faire ressembler à des battants de cloche tombant des ouvertures béantes d’un short bien trop grand pour elle.

« Ce serait mieux avec un casque colonial », l'avait-il chinée lorsqu’au départ elle s’était coiffée d’un chapeau de brousse en tissu.
« Pas assez de pluie – tu ne trouveras rien … », avait-elle murmuré pour toute réponse, pointant son panier du menton.
  —  Il m’en faudra pourtant pour remplumer le sac d'os de mon cœur !
  —   … et tu t’encombreras pour rien, si ce n’est pour deux ou trois amanites ! », avait elle poursuivi, méprisant sa provocation d’un haussement d’épaules.

À l’époque, Luc ne voulait que conjurer le choc de leur première rencontre, le deux août dernier.
Il avait ce soir là découvert son ‘chez elle’ en balayant la décoration austère de la chambre de sa mystérieuse et déjà aimée inconnue lorsqu’il la découvrit brutalement en se retournant.
Droite, bras légèrement écartés et tendus le long du corps jusqu’au bout des doigts, paumes vers lui ; elle lui souriait en silence, s’offrant nue à son regard.

Vision cauchemardesque de côtes, d’angles, de creux ; embryons de seins qu’affirmaient leur téton en érection, bosses de hanches surplombant un creux que soutenait un pubis glabre, et cette fente rouge que surlignaient deux lèvres dont les proéminences formaient comme un pont entre deux cuisses plus fines que ses bras … les boules de ses genoux …
… ravages d’un Ravensbrück en chambre !

La guérir des ruines de l’anorexie de ses treize ans était devenu son obsession ; elle était végétarienne, mais comme elle aimait les champignons : hors de question de faire l’impasse sur le panier.  

Ils ne vivaient pas encore ensemble, mais cela faisait déjà quelques semaines  qu’il s’était institué son cuisinier ; lui mitonnant des petits plats végétariens qu’elle n’avait qu’à décongeler.
Souvent absente entre Colmar et Paris, Luc utilisait ses soirées solitaires pour lui inventer toutes sortes de déclinaisons de lasagnes et moussakas où légumes et champignons remplaçaient les viandes, ce dont son appétit de moineau exigeant semblait raffoler sans pour autant lui apporter les formes qu’elle ne gagnera qu’un an plus tard, avec la maternité.

A l’époque, leurs amours se vivaient encore du bout des doigts, des lèvres, de la langue ; élans que Rivka appelaient « douceurs », « lichettes », « tendresses », « partages » selon un vocabulaire très décliné qui semblait aussi bien défini que … l’art maîtrisé d’une pratique que Luc supposait alors éprouvée.
Ce n’est pas cette déduction inconsidérée qui fit choc, mais le sacrilège qu’elle signifiait à l’encontre de la vertu cardinale de Rivka : la fidélité.

La profanation avait eu la forme d’une question anodine, posée de la façon la plus atone au retour de la promenade, alors qu’il la suivait bras écartés prêts à la retenir, sur le tronc scié dont les deux éléments joints font passerelle, tout en haut, cascade d’un côté et retenue d’eau de l’autre :
« Quel est l’âge de ton premier baiser ? » … La réaction fut terrible.

Au milieu de ce pont sans rambarde, la volte-face de Rivka fut si vive qu’un sursaut de surprise faillit le flanquer à l’eau, à la suite du panier qu'il avait lâché.
« Quoi ? Toi ! … Toi qui n’a pas su m’imaginer ! … Toi qui t’es laissé bouffer par ton amourette de sous-lieutenant ! »
En une fraction de seconde, le monde de Luc avait rétreint en une sphère de gris dont un visage blanc de rage occupait le centre.
Rivka, qui pourtant ne l’avait jamais interrogé, n’ignorait rien de sa vie affective, de son presque-mariage, ni des années de souffrances consécutives à une trahison et rupture subies ; et elle qui s’était blottie contre lui lorsqu’il avait raconté ses pulsions suicidaires d’alors, lui balançait maintenant ça à la figure de la façon la plus brutale.

Une bête lui mordit les trippes : sûr qu’il venait de casser quelque chose de précieux.
Le dépit fut tel qu’il amorça quelques pas de recul sur le tronc, simulacre de fuite sans effet sur la métamorphose d’une impitoyable exécutrice qui s’avançait d’autant :
« Sache mon bonhomme que c’est avec toi que j’ai cultivé durant six ans le premier baiser de notre premier partage. »
Et de tourner les talons, pour en deux bonds de panthère franchir le talus qui cache le chemin de Natzwiller.


… … … …

(à suivre ... Arrow …)
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Janus

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